Fête Kaf – Petit précis d’histoire de la Réunion sur l’abolition de l’esclavage.

A l’occasion de la Fête Kaf, qui prendra place le 20 décembre prochain, et qui célèbre l’abolition de l’esclavage à la Réunion (et qui est un jour férié dans notre belle île), j’ai décidé de revêtir mon costume de Père Castor et de vous raconter l’histoire de l’esclavage et de son abolition dans l’île. C’est surprenant mais on connaît assez mal cette partie de notre histoire, et il est grand temps de réparer ce tort !

L’esclavage à la Réunion : métissage, traite et code noir.

La Réunion n’est pas habitée depuis très longtemps : c’est au XVIIème siècle que son peuplement s’organise avec pour objectif d’en faire une escale de qualité sur la route des Indes. A une époque où le voyage France-Inde durait plusieurs années, pouvoir s’approvisionner en eau et aliments frais, c’était du luxe !

Au début donc, la Réunion c’est un joyeux repère de forbans, repris de justice et autres individus venus cacher sous les tropiques les crimes inavouables qu’ils avaient commis en métropole (ils représentent entre 30 et 50% de la population en 1715). Comme on peut s’en douter, ces braves gens n’avaient pas des théories très élaborées sur la morale. Donc bon, la supériorité de la race blanche, ça leur passait un peu à côté. Comme en plus il était plutôt difficile de trouver des nanas françaises de souche à cette latitude, ils ont vite fait de s’acoquiner avec des femmes malgaches, indo-portugaises et africaines. Niveau patrimoine génétique, la Réunion c’était déjà la fête du slip (excusez-moi l’expression).

Mais tout ça va changer. En 1672, la Compagnie des Indes instaure le commerce triangulaire entre l’Afrique, la Réunion et les Antilles : c’est le début de la traite des noirs. Ensuite, un type fantastique (non), qui s’appelle Jacques de la Hure, met en place en 1674, une ordonnance qui interdit les mariages interraciaux. Enfin, en 1685, Louis XV promulgue le Code Noir : un petit document qui ferait vomir n’importe qui et qui raconte des truc comme “Si votre esclave s’enfuit, coupez-lui les oreilles. Si il récidive, coupez-lui les jarrets. Si il essaye une troisième fois, alors c’est la mort.” Ou encore “Un esclave équivaut à un meuble”. Ou encore “vous pouvez battre et fouetter votre esclave si il fait une erreur. Par contre, il vous est interdit de le torturer” (Oui, ce serait inhumain).

esclavage traite des noirs île de la Réunion

Une société esclavagiste : marronnage, propriétaires et petits blancs.

Donc en gros à partir des années 1690, la Réunion (qui s’appelle île Bourbon à l’époque, #tavu) devient une société esclavagiste, qui fonctionne par strates de population : les esclaves, les affranchis, les hommes libres et les propriétaires. Et au sein même des populations d’esclaves, les diversités d’origines géographiques (Mozambique, Madagascar, et puis les créoles, qui sont nés sur place) et de travaux (travaux aux champs vs. Travaux domestiques) divisent : Aucune révolte significative ne prend place. Côté propriétaires, ils ont tout compris “diviser pour mieux régner”, ça fonctionne !

Du coup, pour les esclaves, la protestation prend souvent la forme du “marronnage” : un travailleur va préférer s’enfuir et vivre caché au fond des cirques. Parfois, les marrons se réunissent et forment des sociétés éphémères et libres, inatteignables (pendant un temps) pour les chasseurs de marrons. Le plus célèbre de ces clans est bien sûr celui dirigé par Mafate, un chef marron qui a donné son nom au cirque !

Et pour les hommes libres comment ça se passe ? La Réunion a toujours été limitée par son espace, très rapidement donc les propriétaires qui ont réussi à garder leurs grands terrains s’enrichissent de plus en plus, tandis que ceux, arrivés trop tard, ou ayant vu leurs terres se diviser entre trop d’enfants s’appauvrissent progressivement. Et comme ils ne vont pas non plus travailler dans les champs (parce que c’est un travail d’esclave), ils se contentent de cultiver leurs petites parcelles dans leur coin.

En résumé, si t’es pas madame Desbassayns c’est pas méga-fun.

esclaves canne à sucre île de la réunion

L’abolition de l’esclavage : 1er et deuxième essai.

Le saviez-tu ? En France, on a aboli deux fois l’esclavage (oui oui).

Le premier décret d’abolition de l’esclavage a été promulgué le 4 février 1794 à la suite de la Révolution Française de 1789. Logique, on ne dit pas que “tous les hommes naissent libres et égaux en droits” pour en oublier une partie au moment de la constitution de la République. Evidemment cette libération aura été très éphémère puisque dès mai 1802, Napoléon, sous l’influence de Joséphine (qui vient d’une famille de gros propriétaires antillais), rétablit l’esclavage.

Ce qui est intéressant c’est que l’esclavage a été effectivement aboli aux Antilles. Les esclaves affranchis ont profité de quelques années de liberté avant d’être à nouveau remis, de force, dans les chaînes et dans les champs. A la Réunion, le décret n’a tout simplement jamais été appliqué. Des agents de la République ont débarqué de leur bateau en disant “et maintenant vous allez libérer les esclaves !”. Les propriétaires leur ont répondu “lol nope” et les ont renvoyés en France.

En 1848, suite à un lobbying intensif des anti-esclavage (on peut d’ailleurs saluer la participation de nombreux hommes d’église), Victor Schoelcher (un mec bien) rédige ENFIN le décret d’abolition de l’esclavage qui est voté le 27 avril 1848. Cette fois-ci, c’est la bonne.

Aux Antilles, les esclaves, qui avaient déjà la première abolition de l’esclavage en travers de la gorge, désertent les champs dès le mois de mai, se révoltent à moitié et refusent de travailler pour leurs anciens maîtres. A la Réunion, où il la première libération n’a pas eu lieu, les propriétaires terriens ont pris leur temps pour négocier une abolition à leur avantage. C’est toute la job de Sarda Garriga, un brave administrateur colonial, qui est arrivé à la Réunion pour faire appliquer le décret. Les propriétaires se sont bien débrouillés puisque l’abolition n’a été rendue effective que le 20 décembre 1848, soit après la coupe de la canne. Ils ont également été indemnisés (ben oui, les pauvres chou), et ont obtenu de leurs anciens esclaves que ceux-ci restent travailler en tant qu’hommes libres dans les champs.

esclavage la Réunion café canne à sucre

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce que 1848 c’était il y a à peine 150 ans, que nous avons la chance de vivre sur une île métissée où le respect de l’autre fait partie de notre culture et parce que la fête Kaf, c’est l’occasion de célébrer la liberté et l’égalité, deux choses qui ne sont pas toujours acquises !

 

Pour aller plus loin :

  • Le musée de Villèle a axé sa muséographie autour de la vie de la famille Desbassayns et de leurs esclaves. Une visite guidée qui fait froid dans le dos.
  • Le musée Stella Matutina donne l’accent sur le multiculturalisme de l’île et la vie dans une usine de canne à sucre.
  • Le roman “les Marrons” de Louis-Timogène Houat qui est le premier roman de l’île, et un plaidoyer pour la libération des esclaves.
  • Les travaux de Sudel Fuma, un historien péi, sur l’esclavage, l’abolition, la créolitude et le devoir de mémoire.

Si tu connais d’autres lieux (musées, mémoriaux) dédiés à la mémoire de l’esclavage à la Réunion, dis-moi, je me ferai un plaisir de les rajouter à cette liste !

 

Crédit photos : le fonds d’archives libres de droit de la bibliothèque de New York. Ici.

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